Quelques mots...

 

VICTORIA LA PHARMACIE LA SIRÈNE
GASPARD HIVER LE LIVRE
PURIFICATION MON VÉLO BRASSERIE

 					

JE NE CRIE PAS, J'ÉCRIS
Je ne crie pas, j'écris
Dans une langue muette
Tous les mots que la vie
Explose dans ma tête
Je ne crie pas, j'écris
Quand j'ai peur, quand j'ai mal
Pendant de longues nuits
Sur du papier journal
Je ne crie pas, j'écris
Pardonnez mes silences
Ce n'est pas de l'ennui
Ni de l'indifférence
Je ne crie pas, j'écris
Loin des conversations
Où ma voix s'évanouit
Dans les jeux de salon
J'écris
Sur une terre aride
J'écris
De ma force timide
J'écris
Et je suis comme Sysiphe
Sur un roc incisif
Quand il roule sa pierre
Inlassable galère
J'écris, j'écris...
Je ne crie pas, j'écris
Parfois sur mon piano
Quand je sens la folie
Jaillir de mon stylo
Je ne crie pas, j'écris
Pour prendre la parole
Il me faudrait des nuits
Et des fleuves d'alcool
J'écris
Sur une terre aride
J'écris
De ma force timide
J'écris
Et je suis comme Sysiphe
Sur un roc incisif
Quand il roule sa pierre
Inlassable galère
J'écris, j'écris...

 

 

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VICTORIA

Sous les yeux indifférents du jeune homme, la Tamise charriait lentement la banquise. Par morceaux — radeaux gelés — le fleuve noir éparpillait le pôle dans la ville fumante. Comme des trophées arrachés aux lointains icebergs, les glaçons brisés, fiers et tranchants, se laissaient glisser sur leur séant. Vers l'océan. Quelques mouettes — ou des goélands — s'y installaient en piaillant pour un voyage éphémère.
Paul réfléchit : ce n'était pas l'océan mais la Mer du Nord au bout de la Tamise. Quelle importance ? Bien longtemps avant les vagues, dans Londres, il y avait surtout Victoria. Et c'est elle qu'il regardait. Peu habitué à la pratique de l’anglais, il préférait se taire en observant la jeune femme du coin de l'œil. Ainsi se croyait-il assuré de ne pas donner une mauvaise image de lui-même.
Frileux, il avait toujours beaucoup de mal à supporter le froid de l’hiver. Alors, dans l’espoir de provoquer un peu d’inquiétude chez Victoria, il se laissa trembler de toutes ses forces. Il réussit même à faire claquer ses dents.
_ Are you cold ?
Satisfait d'avoir atteint son objectif, Paul acquiesça d'un hochement de tête qu'il voulut rendre aussi misérable que possible. S’il insistait un peu, elle éprouverait une réelle compassion à son égard, et se laisserait peut-être aller à un geste de tendresse. Elle se contenta de le gratifier d'un sourire contenu. Lorsqu’ils éprouvent des difficultés pour se parler, les étrangers se sourient beaucoup. Comme il faisait froid, les sourires ressemblaient à des grimaces. Même ceux de Victoria.
Depuis leur première rencontre, il avait décidé de la trouver jolie malgré sa peau trop blanche, diaphane au point qu'elle ne parvenait pas à dissimuler le réseau complexe et secret de ses veines bleutées. Pour l'heure, juchée sur un fil imaginaire, la jeune Anglaise se balançait de gauche à droite, les mains enfoncées dans les poches de sa longue redingote sombre et élimée. Objectivement, elle avait l'air de venir d'une autre époque  ou, plus vraisemblablement, d'être issue d'une famille modeste : la pauvreté — fille maudite du présent — ayant souvent l'étrange pouvoir d'ancrer ses victimes dans un point figé de l'Histoire, quand elle ne les projette pas avec un peu d'avance dans un futur maussade.
Paul dont l’imagination était sans limite pensait parfois que le maigre salaire de Victoria devait faire vivre une famille sans père dont elle était l'aînée... À d’autres moments, il décidait que la jeune femme était orpheline, ce qui la rapprochait incontestablement de lui : un lien qui comblerait ses vœux. Il aurait bien aimé savoir la vérité, mais il goûtait aussi le plaisir de ne pas savoir…
En comptant la petite pâtissière marocaine qui travaillait en bas de chez lui à Paris, Victoria était la seconde femme à laquelle il lui arrivait de penser le soir en s'endormant. Dommage qu'elle fût si maigre ! Paul se disait que les maigres, ayant toujours froid, ne pouvaient jamais se réchauffer entre eux.
_ Victoria...
Elle cessa de faire la girouette dans le vent glacé.
_ J'espère qu'ils ne vont plus tarder maintenant ! De quoi peuvent-ils bien parler comme ça pendant des heures ? Et toi, tu y comprends quelque chose à l'édition musicale ? Pourquoi n'as-tu pas suivi ton patron aujourd'hui ? C'est drôle de parler dans le vide... Ça fait la même chose quand je parle à Simon. Simon, c’était mon frère... Mais toi, tu ne soupçonnes même pas le sens de mes paroles... Tu vois, je peux te dire en souriant que je suis un jeune homme triste et tu te diras sans doute : « Il est amusant ! »
Surprise par la rapidité inattendue de ce discours en français, Victoria n'en comprit bien sûr pas un mot. Elle se mit à rire en fixant le garçon de ses yeux roux. Big Ben sonna midi. Elle ne trouva rien à dire, reprit le balancement sur ses longues jambes — manie qu’elle avait conservée de son enfance — et continua de défier Paul du regard. Il voulait bien qu'elle se moquât de lui. De toute façon, il n’ignorait pas que, comme la plupart des gens, elle le trouvait laid mais que, à l'inverse des autres, cela ne l’empêchait pas de lui accorder un peu d'attention. Il savait intuitivement qu'elle ne chercherait pas à lui faire du mal. D'ailleurs, quel rôle pouvait-elle jouer dans son existence ? Il quittait Londres le soir même et ne la croiserait peut-être plus jamais. C’est une éventualité qu’il avait déjà évoquée quelques mois plus tôt, lorsqu'il avait fait sa connaissance. Et pourtant, il l’avait revue à plusieurs reprises, chaque fois qu’il  avait accompagné Monsieur Chassagne en Angleterre ? Cette manière d'appréhender les événements et les rencontres comme s'ils ne devaient plus jamais se reproduire était une habitude que Paul entretenait avec une curieuse délectation. Il lui arrivait même d'y penser au cours des scènes les plus triviales de la vie quotidienne : en se lavant les mains, en se rasant, en allant acheter ses Cornes de Gazelle à la pâtisserie orientale ou en prenant le métro. Il s'efforçait alors d'être suffisamment attentif pour discerner un signe éventuel qui pourrait l'avertir du caractère ultime de ce qu'il était en train de vivre. Il était persuadé que ces sortes de signes existaient, mais qu'il fallait une grande application pour les percevoir.
Il baissa les yeux le premier.
Une péniche remontait la Tamise en contrariant le flux tranquille des glaçons. Sur son ventre bombé, un petit chien, blanc et frisé, courait en aboyant nerveusement. Pourtant, dans le silence déchiré, Paul percevait encore la respiration saccadée de Victoria et les cris acides de la glace en train de se fendre. Une musique étrange, une sorte de vague dissonante envahit son cerveau. Soudain, il eut mal. Un instant, il ferma les yeux mais le rouge qu'il rencontra sur l’écran de ses paupières closes lui parut trop violent. Alors, imperceptiblement, il se rapprocha de sa frêle compagne. Il lui vola un peu de ce parfum âcre et laiteux qui naviguait autour d'elle comme un charme en­démique.

(Extrait de Paul du Silence)


 

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LA PHARMACIE

Les rues de la banlieue étaient obscures. L’éclairage public diffusait péniblement une lumière froide immédiatement absorbée par la noirceur des maisons et du macadam. Au volant de sa voiture, Émile Engoulevent n’était pas très rassuré. Il observait les rares piétons qui arpentaient les trottoirs. C’étaient souvent des groupes de jeunes gens, parfois très bruyants, parfois silencieux. Dans les deux cas, ces silhouettes sombres qui se fondaient dans le décor lugubre constituaient une menace potentielle. À chaque feu rouge, forcé à l’immobilité, l’automobiliste portait un regard inquiet sur un environnement qui lui paraissait terriblement hostile. Il vérifiait alors que les portières de son véhicule étaient parfaitement verrouillées et que son rétroviseur ne lui renvoyait pas l’image d’un engin lancé à toute vitesse en direction de son Audi. Tous les sens en éveil, les nerfs tendus, guettant en permanence le moindre signe d’agression, Émile éprouvait un véritable soulagement, lorsque le feu d’intersection passait du rouge au vert. Il appuyait alors brutalement sur l’accélérateur, ce qui avait pour effet de le clouer au fond de son siège, une sensation qu’il avait toujours appréciée.
Il roulait ainsi depuis trois quarts d’heures dans l’espoir de trouver une pharmacie ouverte. Une question lui taraudait l’esprit : comment avait-il bien pu s’égarer en banlieue alors qu’il était parti du septième arrondissement de Paris ? Cette interrogation achevait de le mettre de mauvaise humeur. Bien qu’il n’ait jamais eu un grand sens de l’orientation, ni une connaissance parfaite des rues de la capitale, il s’en voulait de s’être fourré dans cette situation ridicule et désagréable. Une fois de plus, il était en colère.
Une voiture vint se coller juste à côté de la sienne et se mit à rouler à la même vitesse. À l’intérieur trois types et une fille, tous assez jeunes, le dévisagèrent et commencèrent à lui faire des gestes provocants : la fille riait en lui montrant ses seins pendant qu’un des garçons faisait mine de lui cracher dessus… Émile eut l’idée d’accélérer, mais il n’était pas certain que son Audi fût plus rapide que l’autre véhicule dont il ne parvenait pas à identifier le modèle. Puis, il se dit qu’entamer une course poursuite n’était peut-être pas la meilleure solution dans les circonstances présentes. Il décida d’ignorer son voisinage et se concentra sur la route. À ce moment-là, les enceintes de l’autre voiture se mirent à hurler un rap assourdissant. Les basses martelaient la poitrine de l’homme en panique… Le supplice dura encore plusieurs minutes avant qu’une série de bouteilles de bière ne vinrent se fracasser contre les vitres de l’Audi. Aussitôt après cet adieu, la voiture des jeunes augmenta brutalement sa vitesse et disparut petit à petit de l’horizon du quinquagénaire.
La pluie commençait à tomber quand Émile Engoulevent aperçut, loin devant lui, l’enseigne lumineuse qu’il guettait depuis si longtemps. La croix verte brillait dans la nuit, unique étoile dans les ténèbres de son cauchemar. Quelques secondes plus tard, il rangeait sa voiture dans la contre allée où était située la pharmacie. Il resta un instant derrière le volant, le temps d’inspecter les alentours avant d’ouvrir sa portière et de courir vers la petite officine. C’était un dimanche. Le plus souvent, pour des raisons de sécurité, les pharmacies, de garde la nuit, maintenaient leurs grilles fermées et ne servaient leur client qu’à travers un guichet spécialement aménagé. À sa grande satisfaction, Émile eut la possibilité de pénétrer à l’intérieur de l’établissement.
D’abord, il fut ébloui par la lumineuse blancheur qui inondait la pharmacie, comme si toute la lumière disponible ce soir-là s’était concentrée dans ce modeste lieu. Il eut mal aux yeux et mit un certain temps à se rendre compte qu’il était seul dans la boutique. Lorsqu’il en prit conscience, il toussa plusieurs fois dans le but de signaler sa présence. Il dût patienter avant d’être rejoint par une femme d’une quarantaine d’années qui ne portait pas de blouse blanche, mais qui n’en était pas moins attirante…
Et voilà. Émile s’était donné tout ce mal pour en arriver exactement à la situation à laquelle il voulait échapper. Il se trouvait maintenant en face d’une femme plutôt séduisante à laquelle il allait devoir confier une ordonnance qui ne mettrait pas en valeur sa virilité. Il avait délibérément évité sa pharmacie habituelle, s’était éloigné de son quartier jusqu’à aller se perdre en banlieue où il aurait été en droit d’espérer être servi par un pharmacien blasé ou, au pire, une pharmacienne assez laide et indifférente : un véritable échec stratégique au regard du mal qu’il s’était donné !
_ Bonsoir Monsieur.
Elle avait lâché son mot d’accueil avec suffisamment de froideur professionnelle pour rassurer Èmile. Il pensa également qu’elle ne le connaissait pas et qu’il ne la reverrait sûrement jamais. C’était déjà ça.
_ Excusez-moi, je ne vous avais pas entendu. Je faisais un peu de comptabilité…
Elle indiqua la porte par laquelle elle venait de le rejoindre et qui menait vraisemblablement à une arrière-boutique.
L’homme sortit d’une poche intérieure de sa veste l’ordonnance qu’il avait difficilement obtenue d’un médecin consciencieux. Il la glissa sur le comptoir en prenant un air aussi dégagé que possible. La pharmacienne se pencha sur le document, offrant ainsi au regard une fort jolie poitrine. Émile sentit que, dans sa propre cage thoracique, son cœur entamait une série de battements irréguliers. Soudain, il se mit à transpirer. Il guettait la moindre réaction de la femme qui était en face de lui. Il ne décela pas le plus petit froncement de sourcil, ni aucun rictus au coin des lèvres pulpeuses. Sans rien dire, elle se dirigea vers les armoires qui habillaient le mur derrière elle.
La pharmacie était petite, mais bourrée d’étagères et de meubles de rangement de toutes sortes. L’inventaire visuel de l’officine constitua un excellent dérivatif pour l’homme fébrile tandis que la pharmacienne fouillait dans ses tiroirs. Lorsqu’elle revint près du comptoir, une boîte de Viagra dans la main, elle examina une nouvelle fois l’ordonnance.
_ Votre médecin est parisien… vous aussi peut-être.
Il y avait une ironie à peine perceptible dans sa voix.
_ Vous avez fait un sacré bout de chemin pour une aussi petite boîte… et avec cette pluie.
Émile ne souhaitait pas répondre. Il n’avait plus qu’une seule idée en tête : payer et s’engouffrer dans sa voiture.
Depuis son divorce, il n’avait pas eu de partenaire sexuelle. Plus d’une année qu’il n’avait pas tenu une femme dans ses bras ! Or il venait de faire une rencontre qui, fatalement, allait se concrétiser dans un lit. L’échéance logique étant fixée au lendemain soir à la suite d’un dîner, il avait pensé qu’il serait plus sage de prévoir une aide afin d’éviter une éventuelle défaillance. Sa rupture l’avait fragilisé psychologiquement et, à cinquante ans, il ne se sentait plus aussi sûr de lui qu’à l’époque où il avait connu sa femme. Il était hors de question de décevoir la belle avocate qu’il pensait être sur le point de conquérir. Il n’avait pas envie, non plus, de se décevoir lui-même et d’apporter ainsi un carburant supplémentaire à sa colère endémique.
_ Soixante euros quatre vingt dix.
Émile avait déjà préparé sa carte bancaire. Il la tendit à la pharmacienne en évitant de croiser son regard. Il tapa son code secret sur le terminal et sortit ses clés de voiture hors de sa poche pendant que le petit rectangle de plastique était soumis aux contrôles d’usage par des robots anonymes quelque part dans l’univers digital.
_ Il y a un problème… Je suis désolée, pouvez-vous retaper votre code ?
L’attente de réponse des robots se prolongea une nouvelle fois.
_ Vous êtes de garde toute la nuit ?
Émile eut aussitôt envie de retirer sa question. Il avait simplement voulu meubler un silence gênant.
_ Oui, mais j’allais fermer la grille. Après, il y a la sonnette de nuit, en cas de réelle urgence…
Finalement, la carte bancaire reçut l’autorisation de débit. La femme à l’aise remit la boîte de pilules, l’ordonnance et la carte de paiement à l’homme presque détendu.
_ Vous devez être attendu impatiemment… Il y a des femmes qui ont de la chance !
Cette fois, elle avait carrément le sourire aux lèvres. Ses yeux brillaient. Il était clair qu’elle avait envie de plaisanter. Émile pensa que cette provocation était un effet de sa solitude et de son ennui dans cette pharmacie isolée.
_ Non, non, je ne suis pas si pressé. Pas ce soir…
Il y eut un long silence pendant lequel l’homme perturbé regretta la réponse qu’il venait de faire. Il fit plusieurs fois mine de s’en aller sans toutefois parvenir à se décider. Pourquoi s’était-il engagé dans une conversation ?
_ Je peux vous offrir quelque chose de chaud avant que vous ne repartiez ?
Émile s’entendit accepter la proposition sans même avoir pris le temps de l’analyser. La femme alla fermer la grille. Puis, elle se dirigea vers l’arrière boutique et fit signe à Émile de la suivre. Ils empruntèrent ensuite un petit escalier de bois qui permettait l’accès à l’appartement situé au-dessus de l’officine.
L’escalier débouchait directement sur une pièce aménagée en salon. Un canapé de toile beige, des fauteuils, une table basse, un piano droit, une bibliothèque et une cheminée constituaient l’essentiel du décor.
_ Je m’appelle Garance…
_ Moi, c’est Émile, Émile Engoulevent.
_ J’ai vu votre carte Vital… Thé ou tisane, Émile ? À moins que vous ne préfériez de l’alcool…
L’homme opta pour un whisky. Il avait besoin de se détendre réellement. Il s’installa confortablement dans le canapé pendant que Garance s’affairait dans la pièce voisine qui devait être une cuisine. Il entendait le tintement des verres que remuait la pharmacienne. Puis celui d’un liquide qui coulait. Quelques bruits métalliques parvenaient également à ses oreilles tandis qu’il fermait les yeux en imaginant la suite des événements. Il avait eu le temps de remarquer les formes parfaites du corps de Garance : une panoplie complète de promesses…
Elle était maintenant dans le salon. Il sentait qu’elle s’approchait de lui. Elle était dans son dos. Ses mains douces vinrent se poser sur sa figure, sur ses yeux… Il eut soudain une odeur étrange dans les narines. Une seconde plus tard, il plongeait dans un profond sommeil.

(Extrait de La Molécule et l'excipient)


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LA SIRÈNE

Elle était là, au fond de cette impasse qui donne dans la rue du Grenier à sel. Elle l'attendait, il en était sûr. Sa première fiancée l’attendait peut-être en vain…
_ Tu la baiseras pas ! hurlaient les garçons.
Ils étaient surexcités à l’idée de ce qui pourrait se passer presque sous leurs yeux. Les filles ne disaient rien. Elles l’encourageaient plutôt gentiment à rejoindre leur copine là-bas, dans l’obscurité de la ruelle. Mais la fille était un peu plus vieille que lui, plus dégourdie et il n’osait pas. C’était une grande blonde et elle avait des seins bien ronds. Tout le monde lui disait qu’il avait la côte avec elle et qu’elle ne demandait qu’à se faire sauter. Cette rencontre avait été organisée par la petite bande à laquelle il appartenait, et Joseph n’avait plus qu’à se laisser guider. Facile à dire !
Soudain, il se décida. Il fit un pas en avant, et aussitôt les adolescents se mirent à brailler des phrases de défi ou de soutien. Malgré ce chahut, il s’efforça de poursuivre son chemin. C’était comme si la ville entière le regardait, et il se sentait à la fois honteux et héroïque. Il imaginait même sa mère, surgissant de nulle part, comme par « enchantement » avec son chapelet de leçons de morale.
L’impasse, grossièrement pavée, menait à quelques caves creusées sous le coteau. Il y régnait une atmosphère d’humidité et de fraîcheur renforcée par la grisaille de cette fin d’après-midi d’automne. Des touffes d’herbe apparaissaient çà et là entre les pavés glissants.
_ Te casse pas la gueule ! cria une voix de garçon derrière lui.
Alors qu’il était sur le point d’atteindre la moitié du parcours et que son cœur battait à lui défoncer la poitrine, la sirène se mit à sonner. Il se figea instantanément. Et l’ancienne petite phrase se mit à trotter dans sa tête : « La sirène ponctue toujours les grands événements ! », avait déclamé le surveillant.

C’était un jour de composition d’anglais. Il avait soigneusement disposé quelques pages d’un carnet antisèche sur ses cuisses. Et, nonobstant l’implacable silence de la classe, il était tout de même parvenu à compulser ses notes sans se faire remarquer. C’est en tout cas ce qu’il avait cru pendant les trois premiers quarts d’heures. Son devoir avançait bien et il se réjouissait déjà de la facilité avec laquelle il obtiendrait sans aucun doute la moyenne. Puis, tout avait chaviré brutalement quand le surveillant s’était approché de son oreille pour lui chuchoter qu’il l’observait depuis le début. C’était juste à ce moment-là que la sirène avait sonné et que l’homme, changeant de ton, avait prononcé à haute voix la petite phrase terrible. Alors tous les élèves de la classe avaient levé la tête, et tous avaient regardé Joseph dont le surveillant tenaillait impitoyablement l’épaule de sa main trapue.
Il avait dû se lever sur ses jambes de coton, traverser la salle sous le regard curieux de ses camarades, et se rendre, après d’interminables couloirs, à l’autre bout de l’établissement, dans le bureau du Principal.
_ Monsieur Morel ! Encore vous…
La suite, il ne l’avait pas très bien entendue. Les mots s’étaient embrouillés dans sa tête, mais il avait tout de même compris qu’il était renvoyé du collège et qu’il appartenait désormais à l’espèce méprisable des tricheurs.

_ Ne t’arrête pas en si bon chemin, lui souffla une fille dont il reconnut aussitôt la voix.
C’était celle de Christine M., la fille du fleuriste. Ça l’embêtait que cet encouragement vienne de sa part à elle. Ça signifiait forcément que ça lui était égal qu’il aille vers une autre fille. Dommage, car il la trouvait à son goût la jolie Christine, mais il n’était pas le seul dans ce cas. Tous les garçons pensaient à la même chose en la regardant. C’était sûrement la nana la plus sexy du coin. Mais Joseph s’était souvent demandé si ça valait la peine de se mettre dans des histoires compliquées, des trucs de concurrence entre mecs.
Il oublia Christine et tenta de se concentrer sur l’image de cette fille qui l’attendait là-bas dans l’une des caves de tuffeau. La sirène reprenait son souffle et s’élançait pour son troisième coup…

La grand mère de son copain Francis leur offrait de temps en temps des Players Navy Cut, les cigarettes anglaises de son mari anglais.
_ C'est tout de même mieux que de ramasser les vieux mégots ou de fumer des feuilles séchées roulées dans du papier hygiénique, leur disait-elle, comme pour se faire pardonner son laxisme.
Sa maison s’appelait Le Paradis, et, pour les gamins, en effet, c’en était bien un. Tout semblait y être permis.
C’est ainsi que par un bel après-midi d'été, armé d’un Zippo orné d’un drapeau américain, Joseph mit le feu dans le parc du Paradis en poussant le jeu de la guerre de sécession un peu trop loin. Et la sirène retentit…

Le pas hésitant, il était quand même reparti. Il se tenait aussi droit que possible, comme le jour où, tout plein de son importance, de ses espoirs, de ses certitudes et de son savoir, il était passé devant un clochard qui était assis devant une pauvre maison. Du haut de sa petite taille, le buste bombé, la tête raide, une moue de dédain collée au coin des lèvres, il avait toisé l’homme. Et l'homme en souriant avait fait :
_ Salut p’tit gars !
 Il n’avait pas eu honte tout de suite. Mais le Dimanche suivant, en revenant de communier, il n’avait pas descendu la nef de l'église comme il aimait le faire, en défiant de son exemplaire raideur l'assemblée tout entière. D’ailleurs, il n'avait jamais recommencé. Peut-être parce qu’il n’allait plus communier très souvent…
Aujourd’hui, il était plutôt partisan d’une démarche nonchalante et il trouvait ridicule de voir les gens marcher au pas en suivant les fanfares à l'occasion des fêtes de la petite ville. Lui, pour se distinguer, s’efforçait de marcher en dehors du tempo, comme s’il était sourd ou indifférent aux accents de la musique et du patriotisme réunis. Il lui plaisait de répéter à qui voulait l’entendre la phrase d’Einstein : « Pour écouter de la musique militaire, il n’y a pas besoin de cerveau, la moelle épinière suffit ».
Donc, bien droit ce jour-là, il s’avançait dans l’impasse de la rue du Grenier à Sel en fredonnant inconsciemment une musique militaire. Son regard était fixé sur le fond de l’impasse. Il n’écoutait plus les lazzis de ses camarades. Il était Jeanne d’Arc face à l’Anglais, ou Charles VII face à la Pucelle d'Orléans…
Il n’était plus qu’à quelques mètres des caves et sa nouvelle audace ne faiblissait pas. Il oublia tout quand il aperçut l’éclair d’une chevelure blonde dans l’obscurité. Il ne put cependant pas s’empêcher d’entendre, à quelques mètres derrière lui, les applaudissements et les sifflets de ses camarades de classe. Jo était devenu un héros.

(Extrait de Vu de l'extérieur)

 

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GASPARD

Au début, ses parents ne s’aperçoivent de rien car Gaspard est, de toute évidence, un bébé comme les autres bébés : Sa peau parait douce, et il sent bon le lait caillé et les produits destinés à prévenir les rougeurs cutanées. Charlotte, sa mère, le câline comme elle a câliné ses poupées. C’est un petit animal tout chaud, parfois très calme et parfois très bruyant. En cela aussi, il ressemble à bien des bébés. Quant à Julien, son père, il le prend de temps en temps dans les bras sans toutefois retrouver l’incomparable émotion qu'il a ressentie, étant enfant, en serrant contre lui son ours en peluche afin de s’endormir à l’abri des cauchemars.
Jusque-là, il n’y avait rien qui puisse alerter le cercle familial. C’était tout simplement l’arrivée d’un premier enfant chez un jeune couple inexpérimenté. D’ailleurs, même les grands-parents, en dépit de leur expérience supposée, mais sans doute aveuglés par les joies de leur nouvelle fonction, ne notèrent, tout d’abord, rien de particulier dans leur relation avec ce nouveau-né…
Les premiers mois de Gaspard ressemblèrent donc beaucoup aux premiers mois de nombreux nourrissons occidentaux : Il fut léché, caressé, tourné, retourné et soumis aux exclamations admiratives de tous ceux qui eurent le privilège de l’approcher. Cependant, un soir, alors qu’il ne parvenait pas à trouver le sommeil, François Pêcheur, le grand-père paternel se tourna vers sa femme et lui fit part d’une impression bizarre :
_ Je ne peux pas m’empêcher de penser à un petit baigneur en celluloïd.
Il dut expliquer à Sophie, notablement plus jeune que lui, ce qu’était un baigneur en celluloïd car, n’ayant connu que des poupées articulées et parlantes, elle avait du mal à se représenter physiquement un tel objet. Il lui fallut évoquer le contact lisse et neutre du celluloïd pour essayer de faire partager à son épouse le malaise qu’il éprouvait. Il essaya de comparer les deux matériaux que sont la peluche et le celluloïd pour mieux se faire comprendre, mais il n’obtint pas un meilleur résultat. Sophie, ayant envie de dormir, lui conseilla de prendre des somnifères.
Ce fut le premier signe d’inquiétude émis par un membre de la famille du petit Gaspard.

Du côté maternel, les grands-parents Buisson étaient si attentifs au moindre besoin de leur fille unique, à laquelle ils étaient entièrement dévoués, qu’ils ne se posèrent pas la question de leur attachement à leur petit-fils. Ils aimaient Gaspard parce que c’était une évidence. Ils aimaient Gaspard parce qu’il était le fils de Charlotte. Gaspard était donc aimable et attirant comme l’était Charlotte. L’espèce humaine ayant pour habitude et tradition d’honnorer les liens du sang, il n’y avait pas de commentaire supplémentaire à formuler sur ce thème…
Cette certitude solidement ancrée explique la froideur de l’accueil reçu par François Pêcheur, lorsque le jour du baptême, en versant une coupe de champagne à Cécile Buisson, il eut la mauvaise idée de lui glisser à l’oreille cette innocente petite phrase : « Et vous, comment le trouvez-vous ? ». Il obtint, pour toute réponse, un haussement d’épaules, lui signifiant un mépris quasi définitif.
Indifférent à ce geste typiquement féminin, le grand-père chercha alors un peu de complicité auprès du curé qui faisait, ainsi qu’il est d’usage dans certaines bonnes familles bourgeoises, partie des invités.
_ Vous avez vu avec quelle facilité l’eau glissait sur son front ! lui dit-il.
_ Mais c’est toujours ainsi, répondit l’ecclésiastique, surpris par l’incongruité de la remarque du grand-père.
_ C’est qu’en le voyant sur les fonds baptismaux, il m’a fait penser à… un baigneur en celluloïd, tenta d’expliquer ce dernier pour justifier sa remarque.
À peine eut-il prononcé cette phrase que François Pêcheur rencontra le regard de son fils. Il eut alors un bref instant la sensation rassurante de percevoir un début de compréhension dans les yeux de Julien. Puis, Charlotte, jouant parfaitement son rôle d’heureuse maman, déposa Gaspard dans les bras de son mari, obligeant ainsi les regards du grand-père et du père à se séparer.
François vida dans sa coupe le reste de la bouteille de champagne qu’il tenait encore à la main, tandis que Julien, caressant pensivement le crâne chauve de son enfant, parvenait à créer l’image rassurante que tout le monde attendait.
Dans le brouhaha affectif d’une réception familiale, un homme regardait attentivement son fils bien aimé qui tenait dans ses bras un bébé de celluloïd…

François Pêcheur, directeur des ressources humaines dans une importante société internationale de produits pharmaceutiques, se passionnait pour son métier en raison de sa dimension psychologique. Il ne se lassait pas d’observer avec bienveillance le comportement des femmes et des hommes, que ce soit dans le contexte de son entreprise ou dans celui de son univers relationnel. Il mettait dans cette activité toute la curiosité d’un scientifique, l’œil collé au microscope, en extase devant son bouillon de culture…
Cet amoureux du détail révélateur dut quand même attendre le premier anniversaire de son petit-fils pour obtenir un écho à ses craintes au sein du cercle de la famille. Il reçut donc ce signal de confirmation à l’occasion d’une scène pitoyable, scène au cours de laquelle Charlotte avait décidé de prouver à tout le monde que son fils marchait déjà tout seul.

C’était un dimanche. Le jeune couple, installé récemment dans une jolie maison de la banlieue parisienne, avait réuni les grands-parents autour du petit prodige, une manière de fêter en même temps l’enfant et la nouvelle demeure…
Avant de passer à table pour le déjeuner, les invités auraient droit au spectacle étonnant que Gaspard devait leur offrir en traversant le salon, debout sur ses petites jambes maigres, chacun ayant pour mission de l’encourager dans cette aventure en solitaire.
Malheureusement, en dépit des acclamations et des incitations diverses destinées à stimuler sa témérité, le petit garçon, une fois libéré des mains de sa mère, se retrouvait systématiquement à quatre pattes sur le plancher. Au quatrième essai, il parvint à faire deux pas qui entraînèrent une chute, entraînant, elle-même, une crise de larmes. À cet instant, Marc Buisson se trouvait juste à côté de l’enfant.
_ Qu’attends-tu pour le consoler ? lançait aussitôt son épouse agacée.
Le grand-père maternel, contraint d’agir, tendit maladroitement ses mains vers Gaspard et, la chance aidant, réussit à le hisser dans ses bras. Il le regarda avec une certaine compassion, mais ne trouva pas un mot de consolation. Il n’eut pas, non plus, l’idée d’un baiser ou d’une caresse. Maître Buisson, car il était avocat, ne trouva, plus tard, rien à dire pour sa défense.
C’est ainsi que, à la vue de cette belle démonstration d’absence de tendresse, François Pêcheur commença à se sentir beaucoup moins seul au milieu de ses craintes. L’autre grand-père n’était pas spontanément mieux disposé que lui à l’égard du pauvre enfant…

Les pleurs du petit garçon, sans doute justifiés, étaient par ailleurs extrêmement désagréables à l’oreille. Le son jaillissant de ce petit larynx était métallique, suraigu et agressif. Mais, bien évidemment, personne n’en fit la remarque. Cécile Buisson arracha littéralement son petit-fils des bras du grand-père indigne. Elle se lança alors ostensiblement dans une séance de baisers qui ne laissèrent pas d’autre choix à son petit-fils que de se taire, s’il ne voulait pas mourir prématurément étouffé.
Silencieux, Julien entrevoyait maintenant, lui aussi, les symptômes annonciateurs d’une disgrâce sur son fils. Il serra tristement la main de sa jeune épouse avant de donner le signal du déjeuner dominical.
Malgré l’échec regrettable de cette première prestation publique, la conversation fut largement alimentée par les exploits de Gaspard que sa mère racontait et commentait dans les moindres détails avec une mauvaise foi augmentée d’une affligeante fausse modestie.
Chacun tentait de se rassurer, mimant consciencieusement les gestes et les mots du légitime amour d’une famille réunie autour de son premier descendant. Une posture bienséante qui allait se prolonger pendant quelques années.

(Extrait de La nuit de Gaspard)

 

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HIVER

J’ai soixante dix ans. Je suis assis devant un feu de cheminée que je viens d’allumer en regardant le froid dehors. J’ai mis un disque de Miles Davis et je bois, sans aucun sentiment de culpabilité, un vieux whisky de malt. En fait, je me demande surtout comment j’en suis arrivé là…
 En relisant ces lignes, je me dis qu’elles pourraient constituer un possible début de roman. Le problème, c’est la suite. J’ai quelquefois eu des idées pour rédiger les premières lignes d’un roman. Le problème, c’est la suite, surtout quand elle est vraie.
Comment se retrouve-t-on assis dans un fauteuil de cuir, un dimanche après-midi de neige, quand on a été un gamin vigoureux ne pensant qu’à courir avec d’autres garçons, et à s’essouffler dans des jeux qui ne s’achèvent qu’à la nuit tombée ? Comment expliquer ça de manière crédible ? Surtout quand c’est vrai.
En face de chez moi, il y a un jeune écrivain qui habite, depuis peu, une petite maison avec sa femme et ses deux enfants. Il est très aimable et me salue toujours cordialement quand on se croise. J’ai pensé un moment à lui demander conseil. Puis, j’y ai renoncé par orgueil ou par timidité, quelque chose entre ces deux tares — qui n’en sont peut-être qu’une — que je trimballe depuis toujours. Ensuite, je dois avouer que j’ai également eu l’idée de faire les poubelles de l’écrivain dans l’espoir d’y trouver des bribes de phrases que je pourrais utiliser pour construire mon histoire. Très vite, j’ai renoncé à ce stratagème. D’abord parce que j’ai imaginé dans quelle situation ridicule je me trouverais si je me faisais surprendre le nez dans une poubelle à mon âge. Ensuite, parce que les romanciers d’aujourd’hui n’ont vraisemblablement plus de corbeilles à papier du fait qu’ils travaillent sur ordinateur avec traitement de texte et poubelle virtuelle incorporée… Enfin, j’ai réalisé que rien de ce que je pourrais dérober ne serait utilisable de manière crédible. Les mots d’un auteur, mélangés aux miens, feraient comme des taches de couleur incongrues dans un univers monochrome, ou comme des sons stéréophoniques dans un spectre monophonique. Je n’imagine pas de raconter ma vie en couleurs ou en stéréo. Enfin, ça n’irait pas ! Oublier les fioritures, rester simple et avoir de la méthode : pour une narration biographique, je suppose qu’il faut savoir économiser son souffle. Soixante dix années, ça ne se griffonne pas comme ça en quelques lignes.
Le jeune écrivain d’à côté, il est capable de remplir des centaines de pages alors qu’il doit avoir à peine trente ans. Je trouve qu’il y a de l’injustice là-dedans ! D’autant que sa femme est vraiment très jolie et qu’il m’arrive encore de fantasmer en pensant à elle. Je ne devrais pas me plaindre car, moi aussi, j’ai connu de très jolies femmes au cours des années passées. Seulement maintenant, je suis tout seul avec Miles, mon vieux scotch et la neige qui tombe… Ça rime à quoi ce besoin de vouloir raconter sa vie ?
 En amour, je n’ai plus que des souvenirs, ce qui est vite déprimant. J’ai conservé quelques photos de mes conquêtes féminines, celles que je montre aux rares copains qui passent de temps en temps me voir dans mon petit village. En fait de copains, il y a surtout Victor, mais en ce qui le concerne, je ferais mieux de parler d’amitié… Quand je referme mon album, je suis bien obligé d’admettre que tous ces visages, à l’instar du mien, ont dû se flétrir. Je dois également avouer — je le fais généralement après quelques verres — que dans presque tous les cas je me suis fait larguer. C’est aussi pour cette raison que je surveille du coin de l’œil mon jeune écrivain. Je me dis que sa chance ne durera peut-être pas éternellement. Il arrivera bien un jour où son épouse sera lassée de vivre près d’un homme qui passe ses journées à martyriser le clavier d’un MacBook. Il est vrai que tant que ses romans se vendront, elle n’aura pas grand-chose à lui reprocher. Quand je pense comme ça, il m’arrive de me demander s’il n’y aurait pas dans mes réflexions un brin de jalousie… Mais ce n’est sans doute pas le cas. J’essaye simplement de comprendre les mécanismes de l’existence. Je m’efforce de dégager une logique dans le fatras des choses quotidiennes afin de pouvoir trouver le sommeil plus rapidement sans être obligé d’avaler des tonnes de somnifères.
Lui, l’écrivain d’en face — au fait il s’appelle Martin Dorval — il a des enfants, un garçon et une fille qui, évidemment, sont beaux. L’aînée, c’est la fille. Elle a huit ans, et son petit frère en a six. C’est la jolie maman qui les met dans le bus à destination de l’école tous les matins. Elle a toujours un gros appareil photo Canon en bandoulière et un rejeton au bout de chaque bras. Après ça, elle rentre chez elle, sans doute pour préparer le petit déjeuner de son mari… À moins que Martin ne se soit déjà levé très tôt pour travailler dans le calme, comme le font, paraît-il, la plupart des écrivains. En tout cas, par ma fenêtre d’hiver, je vois la lumière qui s’allume dans la cuisine de la petite maison d’en face, et c’est à ce moment-là que je me décide à faire mon café.
La petite maison porte un nom. Vissée sur le mur de façade, il y a une jolie plaque émaillée sur laquelle on peut lire Les Liserons. Curieusement, malgré sa taille imposante et son immense jardin, ma propre demeure n’a pas de nom. Lorsque je me suis installé à Valenlys — c’est notre village — j’ai voulu combler cette absence et je me suis mis à faire travailler mon imagination… sans résultat probant. Très vite, j’ai arrêté mes recherches, justifiant cet abandon par l’argument fallacieux selon lequel mon manoir — c’est ainsi que les villageois désignent ma maison — souhaitait rester sans nom, de la même manière que je voulais faire oublier le mien. Peut-être aussi n’avais-je pas réellement décidé de prendre racine au sein de cette communauté rurale ?
Quand je compare ma grosse baraque avec le modeste pavillon de l’écrivain, je me dis que j’ai eu une sacrée chance dans ma carrière et que ça aurait peut-être valu la peine d’être raconté… Mais, bon, je ne reviens pas là-dessus.
La petite fille s’appelle Claire. Le garçon, c’est Paul. J’ai appris ça avec l’aide du facteur qui n’est jamais avare de confidences, surtout au moment des étrennes. C’est également lui qui m’a chuchoté dans l’oreille le prénom  de la maman.
_ Anouchka, mais je ne vous ai rien dit…
Anouchka, comme si elle était russe. D’ailleurs, elle l’est peut-être, qu’est-ce que j’en sais ? Si c’est le cas, elle apprécie certainement le paysage de neige que j’ai sous les yeux. Mais il est possible également que cette saison rigoureuse la rende nostalgique et qu’elle pense à la famille dont elle est séparée aujourd’hui.
Entièrement absorbé par son travail de création, le romancier ne doit pas se rendre compte des états d’âme de sa jeune épouse… Il écrit, il imagine, il construit et déconstruit un univers fictif avec légèreté et inconscience. Peu lui importe ce qui se passe autour de lui. Soupçonne-t-il que, dans sa propre maison, l’évocation d’un paysage de neige, éloigné d’environ deux mille cinq cent kilomètres, soit susceptible de remettre en cause l’équilibre de son bonheur ? C’est pourtant comme ça que ça commence souvent. Un petit détail de rien et l’érosion se met en marche… J’exagère peut-être un peu. C’est vraisemblablement la solitude qui me pousse à ce genre d’exercice ridicule. Il faut que je laisse tranquille mon voisinage sinon je ne parviendrai jamais à mettre de l’ordre dans les événements qui ont marqué ma vie.

Comme la plupart des gamins, j’adorais les batailles de boules de neige qui naissaient spontanément à la sortie de l’école ou dans la cour de récréation. J’avais un camarade qui, lui aussi, s’appelait Paul. Ses cheveux étaient aussi noirs que sont blonds ceux du petit garçon d’en face. Paul était mon âme damnée. Avec lui, les bagarres dans la neige prenaient des allures de combats épiques. Il m’entraînait dans toutes les facéties possibles ou impossibles… La maîtresse d’école nous punissait régulièrement, mais je crois qu’elle éprouvait quand même une tendresse particulière pour nous. Je ne suis pas certain que les maîtres aient toujours une préférence pour les bons élèves : après tout, ce sont d’éventuels futurs concurrents. Avec Paul et moi, aucun enseignant n’aurait jamais pu se sentir en danger, en tout cas, pas sur le plan intellectuel.
Est-ce le froid et la neige qui ramènent soudain Paul dans mes pensées ? Je crois plutôt que Paul n’a jamais vraiment quitté le petit espace confiné de ma boîte crânienne. Les circonstances l’y ont enfermé. J’espère qu’il s’y sent bien au chaud et qu’il ne cherchera pas à en sortir avant qu’elle ne se vide pour toujours.
Nous avions grandi et, malgré les pronostics de nos parents, la porte du collège s’était finalement ouverte devant nous. Notre réputation de cancres et de chahuteurs nous avait précédée et ne s’était, évidemment, pas trouvée démentie. Après les vacances de Noël qui suivirent notre redoublement de classe de cinquième, l’hiver avait été particulièrement rigoureux. Cette année-là, après avoir charrié de gros glaçons sous nos yeux émerveillés, la rivière qui traversait notre petite ville avait fini par geler. La tentation était trop grande ! Paul et moi avions décidé d’aller glisser en toute liberté sur cette patinoire qui s’offrait à nous. Le deuxième jour de la rentrée, lorsque la cloche de cinq heures a résonné dans les couloirs, nous nous sommes précipités vers la sortie en négligeant volontiers le goûter chaud qui devait nous attendre dans nos maisons respectives.
Paul a été le premier à mettre un pied sur la glace. Il s’est tourné vers moi pour me signaler que tout allait bien, que la glace tenait. Il s’est élancé dans une audacieuse glissade, et je l’ai suivi sans hésiter. Nous avons évolué sur le bord de la rivière gelée au nez et à la barbe des quelques passants qui, gesticulant du haut du quai, cherchaient à nous alerter du danger. Au bout d’un moment, stimulé par les interdictions et les mises en garde, mon ami a proposé de traverser la rivière. Je ne me suis pas fait prier pour accepter le défi. La lumière baissait rapidement et la surface gelée devenait imprécise sous nos pieds…
J’ai vu Paul s’enfoncer à travers la glace sans bien comprendre ce qui était en train d’arriver. C’était comme un film au ralenti, un film sans aucun son. Paul ne criait pas. Il se laissait couler dans l’eau, comme s’il s’agissait toujours d’un jeu dont il avait écrit les règles. Les cris sont venus des badauds qui s’étaient rassemblés. Je ne bougeais toujours pas. Exhorté par les hurlements, j’ai dû finir par regagner la berge et remonter comme un automate les marches qui menaient vers les quais. Les gens s’étaient agglutinés autour de moi. Je n’ai plus jamais revu Paul. Quelques jours plus tard, on m’a laissé voir une espèce de boîte rectangulaire qui avait été placée au cœur d’une église et que des hommes en noir ont fini par descendre au fond d’un trou creusé dans la terre. À partir de cette date, je me suis vraiment ennuyé au collège et un peu aussi dans ma vie.

(Extrait de L'écrivain d'en face)

 

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LE LIVRE

8 : 05

Il hésita avant d’ouvrir le livre qui gisait sur le canapé. En avait-elle achevé la lecture avant de s’enfuir ? Ce dernier livre constituait désormais l’unique pièce à conviction puisque tous les autres ouvrages avaient disparus. Comme par enchantement, les étagères rudimentaires du salon, allégées du poids de la littérature, avaient retrouvé une rectitude acceptable. Les planches de pin ne portaient plus que quelques manuels universitaires, vestiges d’une vie étudiante chaotique, ainsi qu’une maigre collection de CD de musique Rock : toute la culture de Marc-Antoine. Aucune trace supplémentaire du passage de la jeune femme. Plus rien pour témoigner de cette brève histoire. Juste la mémoire d’un homme qui allait avoir trente ans.

Marc-Antoine était essoufflé. Mû, à la fois par l’impatience et une sorte de prémonition, il avait couru dans les rues comme un gamin qui a peur d’arriver en retard à l’école. Puis, l’ascenseur étant en vadrouille, quelque part dans les étages supérieurs, il s’était  lancé à corps perdu à l’assaut des escaliers. En poussant la porte de son appartement, il avait aussitôt compris qu’il était trop tard. La disparition. La fuite. Le vide. Maintenant, son cœur battait la chamade : il y avait peut-être un message entre les pages du bouquin. Un départ, ça devait pouvoir se justifier de manière raisonnable. Même Camille devait être capable de faire preuve d’une certaine logique…
Il s’abandonna sur le canapé, retardant encore l’instant où il partirait à la recherche d’une explication. Le livre était à portée de main, renfermant à coup sûr les mots d’adieu qui adouciraient ou aggraveraient son angoisse. Plus il réfléchissait, plus il était certain que sa maîtresse n’avait pas pu faire autrement que de laisser une lettre à l’intérieur d’un livre, puisque c’était là le lieu central de son existence. Et ce livre avait été abandonné volontairement… Il était inutile de regarder ailleurs : la clé était là, à quelques centimètres des doigts hésitants.
Ce que l’homme avait connu de son éphémère compagne aurait pu se résumer à la description d’une lectrice assidue. Une observation plus fine de la fugitive permettait même de diagnostiquer une véritable addiction : Camille dévorait les romans avec une frénésie étonnante à toute heure du jour et de la nuit. Ainsi, l’histoire d’amour qui s’était déroulée dans ce petit deux-pièces parisien avait dû se faufiler entre les lignes imprimées, brefs instants volés à la littérature.

Marc-Antoine se décida à soulever la page de couverture. Bien sûr le parfum était là, subtilement incrusté dans la trame du papier. C’était une fragrance légère, à l’inverse des eaux poisseuses dont s’inondaient bien des femmes, mais elle ne pouvait pas échapper à la perception de l’homme qui s’en était enivré pendant les six mois qui venaient de s’écouler. Même l’odeur de tabac qui flottait encore dans le petit appartement ne parvenait pas à masquer totalement cet imperceptible voile de fleurs et de fruits qui s’échappait du livre ouvert.

 Lorsqu’il s’était approché d’elle, dans la boîte de nuit, pour lui murmurer quelque chose d’invraisemblable à l’oreille, ce parfum avait été la première sensation physique — meurtrière — qu’il avait ressentie.

_ Je viens de tomber amoureux de vous.

Elle était en train de danser. Elle dansait toute seule, sans se soucier des autres. La musique était très forte, mais il l’avait entendue rire gentiment, sans se moquer. Lorsqu’elle était venue le rejoindre au bar, il s’était excusé de sa franchise, jurant que c’était la première fois qu’il s’adressait de cette manière à une inconnue, ce qui était vrai. Elle était restée près de lui. Ils avaient bu ensemble. Lui de l’alcool, elle du Coca-Cola. Ils n’avaient pas beaucoup parlé. Elle avait voulu sortir pour fumer une cigarette. Dehors il neigeait. Les montagnes  disparaissaient derrière le rideau de flocons que révélaient les lumières du club. Sur la terrasse, il y avait Richard, un ami de Camille. Il avait pris Marc-Antoine par les épaules. Son haleine puait le whisky.

_ Laisse tomber, elle n’aime que les vieux !

Plus tard, il l’avait embrassée. Elle s’était laissée faire.

_ Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
_ Que tu aimais les vieux…

Elle avait ri encore une fois. Elle riait doucement mais son rire, aussi subtil que son parfum, parvenait aux oreilles de Marc-Antoine avec la netteté cristalline d’une source d’eau vive. Elle avait dit quelques mots de son mari qui était beaucoup plus âgé qu’elle, qui l’avait cueillie à la sortie du lycée, et qui lui avait fait une petite fille. Sa fille s’appelait Marie. Elle n’aimait plus son mari. Elle l’aimait bien. Elle se demandait si elle en avait été amoureuse un jour. Il ne lui avait pas laissé le temps de se poser trop de questions. Elle était tellement jeune quand elle l’avait rencontré. Elle expliquerait tout ça un autre jour peut-être. Marc-Antoine aurait voulu tout savoir, tout de suite. Elle aimait bien le silence de la montagne. Elle lui demanda d’écouter la neige. Ils restèrent silencieux un long moment. De temps en temps, il plongeait sa tête dans le coup de la jeune femme. Il embrassait la peau délicatement parfumée. Il était heureux à en avoir les larmes aux yeux. Il était peut-être soûl. Elle se laissait caresser. Elle voulait qu’il la serrât fort dans ses bras pour la réchauffer…

Le jeune homme releva la tête, abandonnant un instant le livre et son exhalaison nostalgique. Il ferma les yeux. Il savait qu’elle ne reviendrait plus. Il en était certain, et c’était de sa faute. Il aurait dû être patient.
Camille était comme ces institutrices qui baissent la voix quand leurs élèves sont trop bruyants, les obligeant ainsi à se taire et à tendre l’oreille. Ainsi elle attirait l’attention sur elle par sa discrétion et son silence. Elle avait involontairement forcé le regard de Marc-Antoine en opposant son calme à l’exubérance des danseurs d’une boîte de nuit dans une station de ski à la mode. Elle avait continué d’être ainsi tout au long des mois qui venaient de s’écouler. Elle était naturellement tranquille, et cet état la rendait parfois inaccessible, insaisissable. Enveloppée dans un nuage de fumée, concentrée dans sa lecture, la jeune femme était une île difficile à atteindre.

_ Attends, je termine mon chapitre…

Il attendait. Enfin, il l’embrassait et tentait de l’entraîner vers le lit. Parfois, il y parvenait.

Il reprit le livre et, cette fois, fit défiler les pages à toute vitesse pour tenter d’y découvrir le message espéré. Rien. Il secoua le livre dans l’espoir d’en extirper un morceau de papier ou de carton sur lequel il y aurait quelques mots griffonnés. Rien. Le livre n’avait rien à dire.

(Extrait de Entre les Pages)

 

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PURIFICATION

Il s'était fait raser le crâne — simple formalité parmi d’autres conditions d’admission beaucoup plus sélectives — afin d'accéder au rare privilège d'une participation à la grande cession annuelle de Cythèra Island...
Le jeune homme éprouvait depuis quelque temps le besoin de tout recommencer, de reprendre son histoire au début. Alors, évi­demment, cette « boule à zéro », à la mode nou­veau-né, lui avait paru tout indiquée dans son cas. Et puis, il avait lu dans un magazine féminin que ce sacrifice capillaire don­nait aux cheveux une vigueur incomparable. Ainsi, par ce simple geste, Zénobe avait eu le sentiment d'allier le symbolique à l’utile, et il s’en félicitait...
Enfin, il allait pouvoir faire peau neuve : il allait supprimer de son esprit cet horrible sentiment de vieillis­sement qui lui gâchait sa vie quotidienne. Il allait se dé­barrasser de son embonpoint naissant, de ses cheveux gras, de ses maux d’estomac, de ses gueules de bois... Il perdrait ses habitudes d’alcoolique en puissance et ses manies de grand fumeur en ap­prenant à respirer la pure vérité. Il cesserait de se torturer l’esprit à propos de tout comme on ne cesse  de le faire quand on commence à grandir, quand on commence à de­venir un homme et qu’on n’est pas encore assez vieux pour, à l’inverse, se moquer éperdument des mêmes choses.

L’idée maîtresse de cette colossale manifestation printanière était de proposer aux jeunes gens des deux sexes une sorte de grand nettoyage de l’âme et du corps. Un échantillon soigneusement sélectionné de la jeunesse du monde entier avait le privilège de participer à cette tranche de vie dite « saine et naturelle ». Mais, plus encore qu'un vigoureux stage de remise en forme, il faut préciser, pour une parfaite compréhension, qu’un tel séjour était censé préparer les candidats à l’obtention du permis de vivre. Ajoutons également que le centre de Cythèra Island était, au vu des résultats obtenus aux concours, considéré comme la meilleure des « prépas »...
Comme cela se passait il y a bien longtemps, dans les toutes dernières années du vingtième siècle, le lecteur gardera à travers ce récit toute la sérénité que donne la distance par rapport aux événements. Voici donc, d’après une lecture objective de la presse de l’époque, et les quelques documents audiovisuels  — témoignage émouvant d’un reporter de télévision — qui ont été retrouvés, comment l’aventure a pu se dérouler...

(Exrait de Le Massacre du Printemps)

 

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MON VÉLO

Quand je suis passé devant mon vélo, j’ai fait semblant de ne pas le reconnaître. Il n’a pas bougé. J’ai tourné la tête vers la mer, comme si j’étais surpris par le bruit que faisait le ressac à cet endroit de la ville. Angèle me suivait dans la pénombre. Elle n’a rien remarqué de particulier.
La journée avait été pluvieuse et sale. J’avais décidé de rentrer à pied pour mieux éviter les flaques d’eau et de boue.
En ouvrant la porte de la maison, je n’ai pas senti l’odeur habituelle. J’ai demandé à ma mère où était Gabi.
_ Il est dans la rue. Il parle…
Gabi parlait toujours dans la rue. À la maison, il ne disait pas un mot. Dès qu’il pouvait, il s’échappait pour aller rejoindre ses amis, quelques vieux étrangers qui, comme lui, essayaient de recréer l’ambiance ensoleillée de leurs villes natales sur le tarmac et la grisaille de cette côte française. Quand je l’apercevais, généralement installé avec ses congénères sur un trottoir situé à un angle de rue, je faisais demi-tour ou bien je m’éloignais discrètement pour ne pas le mettre mal à l’aise. De temps en temps je m’attardais un peu pour l’observer à distance. Assis sur la chaise pliante qu’il transportait partout avec lui, il s’exprimait d’une voix forte et assurée qui imposait, apparemment, un certain respect aux hommes faisant cercle autour de lui. J’ignorais alors de quoi il parlait.
_ Ça se sent quand il n’est pas là…
Ma mère n’aimait pas que l’on fasse des réflexions sur l’hygiène de Gabi. Elle haussa les épaules et alla remuer un ragoût sur le fourneau de la cuisine. Angèle accrocha son ciré et, comme tous les soirs, s’efforça de mettre le couvert sur la table encombrée de la petite salle à manger. Elle trainait les pieds, marmonnait et soupirait en repoussant les journaux et les cendriers sales que Gabi avait laissé traîner. L’éponge glissait sur la toile cirée, laissant derrière elle un liquide incertain.
Sans trop savoir pourquoi, j’aimais bien Gabi ou, plutôt, je n’éprouvais pas d’antipathie à son égard, mais je supportais mal son odeur. Je ne l’avais jamais croisé dans la salle d’eau et c’était une raison supplémentaire pour le soupçonner d’une certaine allergie à la propreté. Je me demandais même s’il lui arrivait de retirer son chapeau en dehors de l’heure des repas. Je l’appréciais peut-être pour les rares paroles que nous échangions de temps en temps et qui avaient le mérite d’échapper à la banalité quotidienne. C’était souvent des phrases lapidaires qui, de sa part, avaient un relent d’anarchisme. C’est en tout cas ce que je croyais en déduire et qui ne me déplaisait pas.
La télévision était allumée et je me suis collé devant avec la ferme intention de ne plus entendre d’autre son que celui qui sortait des lamentables petites enceintes. J’ai saisi un verre sur la table et, sous le regard envieux d’Angèle, je l’ai rempli de vin rouge jusqu’au bord. Il n’était plus question d’avoir une conversation. Et de quoi aurions-nous parlé ? Ce qui s’était passé dans la journée ne méritait pas que l’on y fît la moindre allusion : je n’avais toujours pas trouvé de travail et Angèle s’était vue refuser l’augmentation de salaire qu’elle attendait. Tout était normal.
À un moment donné, ma mère a bien essayé de parler du voisin qui s’était encore manifesté dans l’après-midi en déposant généreusement une bonne partie de sa pêche. Elle n’a obtenu qu’un grognement inintelligible de la part d’Angèle. Moi, dans mon brouillard, j’ai pensé à tous les loyers impayés que l’on devait à notre bienfaiteur.
Gabi est arrivé au moment du journal télévisé. Sans donner d’explication sur son retard, il s’est mis à avaler sa soupe à grandes lampées bruyantes. J’ai monté le son du téléviseur. On a dû vider deux bouteilles de vin et je ne me souviens plus des infos qui ont été diffusées ce soir-là.
Avant d’aller s’enfermer dans son cagibi, Gabi a fait une remarque quant à l’absence de mon vélo dans la petite cour d’entrée. Sans doute surpris d’entendre le son de sa voix, je lui ai dit que je me l’étais fait voler. Angèle m’a regardé bizarrement, puis elle m’a tourné le dos sans faire de commentaires.

Plus tard, Angèle s’est allongée dans le lit. Elle a remonté les draps jusqu’à son menton, puis elle s’est endormie, bouche ouverte. Elle ressemblait à un vieux poisson. Personne n’a envie de faire l’amour avec un vieux poisson. J’ai préféré regarder au plafond la peinture qui se décollait en écailles grisâtres. J’ai pensé que l’une de ces écailles allait peut-être tomber dans la bouche ouverte d’Angèle et provoquer son réveil ou un étouffement. Quels pouvaient bien être les rêves d’Angèle ? J’ai éteint la lumière. On n’entendait plus le bruit des vagues. Je me suis demandé quel effet pourrait avoir sur moi la mort de cette femme qui respirait péniblement à mes côté. Incapable d’en simuler le scénario, j’ai dû finir par m’endormir.

(Extrait de Le Pot au Noir)

 

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BRASSERIE

_ Raconte-moi l’histoire d’un homme heureux…
Elle était assise sur le parapet de pierre qui longe la rivière. Muette depuis plusieurs minutes, et puis, soudain, elle a prononcé cette phrase inattendue. Jo a écouté Louise sans comprendre où elle voulait en venir. Il a cherché autour de lui.
_ Tiens, regarde il est là ! Il vient de tourner au coin de la rue. Je l’ai reconnu à son manteau bleu marine, un peu long pour lui… Tu ne trouves pas ? Il marche trop vite aussi. Son nom… Je l’ignore. Quelle importance puisqu’il est heureux. Tu as vu ses cheveux en bataille. Il exulte le bonhomme… Il court chez sa maîtresse, comme tous les soirs à cette heure-là… Il vient juste de quitter le Café de la Treille  où des gens riaient avec lui. Les gens l’aiment bien... Dépêche-toi, il ne va pas t’attendre.
_ Arrête !
Jo la prit par le bras et l’entraîna vers la grande brasserie qui faisait l’angle entre les quais et la Place de l’Hôtel de Ville : le Café de la paix. C’était là que, des années plus tôt, il l’avait vue pour la première fois. L’établissement était bondé et bruyant. Jo n’aimait pas l’odeur du bruit. Il se pinça le nez et se contenta d’un minimum de phrases pour commander deux bières. La serveuse repartit avec son plateau. Elle dialoguait par intermittence avec le barman.
_ Et alors, ça te fait quoi ?
Elle alla servir des clients sans attendre la réponse.
_ Le café, c’est pour vous ?
Elle continuait de déambuler entre les tables.
_ Tu ne m’as pas répondu, ça te fait quoi qu’elle se soit barrée ?
_ Pourquoi tu me poses la question ? Tu t’en fous de toute façon…
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ Je sais bien que je t’énerve.
_ Ouais, de temps en temps… souvent, mais quand même, on bosse ensemble.
_ Il arrive mon côte du Rhône ?
_ On n’est pas aux pièces !
Jo aimait bien ce genre de conversation. La vie des autres. La médiocrité des autres, de ceux qu’il ne connaissait pas… L’indiscrétion. C’était toujours mieux que la vie avec sa femme. Il observait la mousse blanche qui était aspirée entre les dents également blanches de Louise. Sa bouche était toujours aussi belle et sensuelle. Rien à dire de ce côté-là. Il n’allait tout de même pas se plaindre. Il avait épousé une jolie femme. D’ailleurs, tous les hommes la regardaient.
_ Louise !
C’était Max. Il avait posé une main sur l’épaule en cachemire. L’épaule était douce. Jo le savait. Il croisa le regard de l’homme qui venait d’arriver.
Max Pivart, c’est un type plus âgé. Il est connu par ici. Il répare les barques en bois qui glissent sur la rivière. Il en construit aussi : de longs cercueils sombres où s’installent les pêcheurs. Aujourd’hui, il a mal au dos. Pas facile de se courber pour contrôler la courbure du bois. Sa main traîne sur le bâbord, puis sur le tribord rugueux gonflé par le goudron noir. La barque est lourde, imposante. Elle est comme toutes les autres, et pourtant c’est pas sûr. Il se demande toujours si c’est la dernière qu’il fabrique. Il voudrait que la dernière soit mieux réussie que toutes les précédentes. Comment savoir s’il y en aura d’autres ? On lui en commande toujours. Est-ce qu’il a encore la force et l’énergie pour entamer un nouveau chantier ? Les clients sont du pays, mais parfois il y a un parisien qui pointe son nez. Ils veulent de l’authentique les parisiens, tandis que les gens du coin préfèrent le plastique maintenant. Une étrange inversion.
Sa main traîne sur l’épaule de Louise. Le cachemire est plus doux que le bois, mais il a quand même du mal à se pencher vers la jeune femme. Elle ne s’est pas retournée.
_ C’est Max.
_ Bonjour Max.
Jo n’allait pas se donner la peine de prendre part au dialogue. La jolie bouche s’adressait maintenant au nouveau venu. Elle demandait des nouvelles de sa barque, une commande spéciale effectuée plusieurs mois auparavant.
_ C’est que…
_ Ouais, le mât te pose des problèmes. La voile, c’est pas ton truc.
_ De toute manière, tu feras comme tout le monde : les rames ou le moteur. Y’a pas trop de vent par ici…
La jolie bouche fit une moue et se referma.
Max fit mine de s’en aller. La main de Louise agrippa son bras.
_ Max, est-ce que tu es un homme heureux ?
Il se rapprocha du bar en bougonnant et heurta la serveuse qui rattrapa son plateau de justesse.
_ Je suis un homme maladroit, bredouilla-t-il en guise d’excuse.
La serveuse haussa les épaules.

Le soleil allait bientôt disparaître. Le couple titubait en quittant la brasserie. Il se dirigea lentement vers les quais. La rivière reflétait maintenant les réverbères. L’eau était devenue noire et argent. Jo frissonna à l’idée d’y plonger. Il serra un instant Louise contre lui pour se réchauffer, ou pour la réchauffer... Puis, presqu’aussitôt, il s’en éloigna. Elle parut surprise de ce chaud et froid instinctif.
_ Jo.
_ Oui.
_ Pourquoi tu dis n’importe quoi ?
_ Je ne sais pas.
_ Je te demande de me raconter l’histoire d’un homme heureux.
_ J’ai inventé… Il ne t’a pas plu ?
_ Invente mieux. Je n’ai pas envie de le voir comme ça.
_ Tu n’as qu’à me rendre heureux. Je te raconterai mon histoire.
_ Je ne peux pas faire mieux.
_ Je sais.
La voiture, une Coccinelle noire, était garée le long des quais, entre deux platanes. Les clés s’étaient emmêlées dans la poche de Jo. En tentant de les démêler, il les fit tomber dans le caniveau. Un véhicule de police passa à ce moment-là. Il ralentit puis continua sa route.
_ Je vais conduire !
La jeune femme s’installa au volant. Elle était un peu nerveuse. Trop de bières avalées sans rien dire dans le brouhaha du bar. Les quelques minutes passées sur la terrasse au milieu des fumeurs n’avaient évidemment pas été suffisantes pour la dégriser. Malgré tout, elle se sentait capable de conduire. Et puis Jo n’y voyait pas d’inconvénient. Il s’en foutait. Il se foutait de tout d’ailleurs. C’est ce qu’elle pensait. Un chat hirsute surgit hors du dessous de la voiture au moment où elle démarrait.

À l’entrée du village, ils virent tout de suite le gardien. Il était à son poste, appuyé à la barrière du château. Monsieur Rodriguez avait guetté le soleil toute la journée. Il ne l’avait pas beaucoup vu aujourd’hui. Demain peut-être. Oui sûrement.
_ Le monde est gelé, Monsieur Rodriguez, faut pas vous en faire… comme ça, il s’abîmera pas !
L’homme regarda Jo sans montrer un signe de compréhension.
_ Oui, oui, c’est bien. C’est bien.
La voiture repartit en projetant un peu de neige noircie sur le bas-côté. Les petites lumières rouges disparurent dans l’allée centrale.

Quand il était gamin, le grand frère de Jo avait trouvé un vieux vélo, un vélo de gosse, dans une poubelle. Il avait dit qu’il pouvait le réparer. C’est ce qu’il avait fait. Jo ignorait comment il s’y était pris pour ressouder le cadre en fer, mais au début ça avait fonctionné. Au bout de quelques jours, et après quelques gadins, Jo pédalait à peu près correctement. Ça n’avait pas duré très longtemps : deux semaines plus tard, le vélo était à nouveau cassé en deux. Jo avait chialé, mais son grand frère ne pouvait plus rien faire pour lui…
Jo sursauta. Il s’était à moitié endormi. Louise avait garé la voiture devant le bâtiment principal. Les allées du parc étaient éclairées par les quelques réverbères qui fonctionnaient encore. Dans la tête de Jo, il y avait un vélo d’enfant qui roulait péniblement sur le sable des allées et finissait sa course dans le bassin de pierre.
_ On devrait aller dormir.

(Extrait de J'aurais voulu rester enfant)

 

 

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